Regard de Geographe

La transition démographique, tout le monde connait. Nos cours de géographie du lycée nous ont abreuvé de ce concept : d’une forte natalité et d’une forte mortalité, nous sommes passés, du fait de notre développement économique et des progrès médicaux concomitants, à une faible mortalité puis, après une évolution sociale, à une faible natalité. Entre le début et la fin de cette période, s’étale la fameuse transition, une période de faible mortalité et de forte natalité expliquant le boom démographique de l’humanité depuis le XIXe siècle. Et ensuite ? Le modèle présenté semble s’arrêter là. Comme si les pays développés étaient arrivé à un optimum servant de modèle aux autres, une fin en soi qui n’appelle pas de nouvelle dynamique. Et qu’y a-t-il après cette transition ? Une autre transition ? La question est importante puisque de la dynamique démographique à venir dépend notre société future.

Or, la Russie actuelle préfigure peut-être la dynamique à venir. Non pas que la société russe soit en avance sur les sociétés occidentales mais des singularités historiques et sociales font que la Russie abordent des éléments démographiques que nos sociétés affronteront dans 20 ou 30 ans, ce que montre le démographe russe Anatoli Vichnevski  de l’Institut de démographie de l’Université d’Etat dans un rapport de l’IFRI paru en juin 2009. Les démographes, bien plus sûrement que les auteurs de science-fiction, nous peignent à grand renfort de statistiques les grandes lignes d’un avenir possible.

 

La fameuse transition démographique passée, les pays industrialisés entament une nouvelle phase inédite de l’évolution de leur démographie. Avec son corolaire de problèmes et d’enjeux politiques économiques et sociaux (système de retraite et de santé, politiques volontaristes, immigration, …).

Dans cette première phase post-transition, la fécondité recule en-dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme).

Cependant, la baisse de la mortalité, l’allongement de la durée de vie et l’immigration permettent la poursuite de l’accroissement de la population. Autre facteur qui va masquer un temps la dénatalité, le baby-boom d’après guerre créé  par ricochet une poussée de la natalité lorsque cette classe d’âge atteint l’âge de la procréation. Avec le temps, la portée de cet « accident » démographique va toutefois s’estomper du fait notamment du report du premier enfant à un âge de plus en plus avancé (en France : 23 ans en 1960, 28 ans aujourd’hui. Voir les statistiques) :
Ainsi, nous profitons encore aujourd’hui d’une inertie héritée du temps de la forte croissance démographique : cet accroissement se poursuit car d’une part, la classe des enfants des baby-boomers (donc également nombreux) sont en âge de procréer, et d’autre part, l’allongement de l’espérance de vie repousse la fin des classes les plus âgées. C’est pourquoi même si le niveau de fécondité est en deçà du renouvellement des générations, notre population augmente.


S
ource : Wikipedia - lien vers les données listées par pays 

Fécondité représentée par pays, c'est à dire nombre d'enfants par femme. Bien que le choix du code couleur est des plus douteux, nous distingons nettement les pays sous-développés et plus encore l'Afrique. En Europe, l'opposition entre l'est et l'ouest est également visible.

 

Mais cela ne dure qu’un temps, et dans une deuxième phase, lorsque l’allongement de la durée de vie atteindra une valeur plafond et que la génération issue du baby-boom s’éteindra, elle ne sera pas contrebalancée par les naissances et le pays amorcera une baisse de la démographie. D’autant que l’allongement de la durée de vie va tôt ou tard atteindre un seuil biologique. C’est une phase critique : la population décroit, la population âgée est un poids pour la population active moins nombreuse, tandis que la natalité décroît puisque le nombre de personnes en âge de procréer est proportionnellement moindre.

Troisième phase : après le départ des classes d’âge issues du baby-boom d’après guerre, la situation démographique se rééquilibre : la population totale a diminué mais la proportion des classes d’âge actives augmente fortement : moins de personnes âgées et toujours peu de jeunes de moins de 18 ans, puisqu’il y avait moins de naissances dans la phase précédente.

Voilà pour la théorie. Il faut maintenant fortement nuancé d’un pays à un autre : les Etats-Unis ont toujours un taux de natalité au-dessus du renouvellement des générations et sont donc moins concernés par cette « nouvelle transition ». Les politiques ou traditions natalistes de la France (1,98 enfants par femme en 2006), du Royaume-Uni (1,85), du Danemark (1,85) ou de l’Irlande  (1,88) leur permettent de garder un taux proche du renouvellement des générations. D’autres comme l’Allemagne (1,34), l’Espagne (1,36), l’Italie (1,35), la Pologne (1,27), la Roumanie (1,31), la Russie (1,3) sont dans des situations plus préoccupantes. Voir les statistiques.

 

Ainsi, certains sont dans la première phase et poursuivent leur expansion démographique (Europe de l’ouest sauf l’Allemagne), d’autres sont dans la deuxième phase : la mortalité est désormais supérieure à la natalité en Allemagne et dans les pays d’Europe de l’Est et le solde négatif n’est pas compensé par l’immigration. Certains pays de l’est, la Pologne et les pays Baltes cumulent même déficit naturel et émigration vers l’ouest de leur population. (voir statistiques de l’INED)

 

De fait les pays les plus touchés par la crise démographique ne sont pas les plus développés mais sont les pays de l’ancien bloc communiste.  Plusieurs facteurs l’expliquent, comme le détaille Anatoli Vichnevski.

Premièrement, la fécondité a très tôt diminué et au milieu des années 60, elle est passée sous le seuil de renouvellement. La crise des années 90 a aggravé le phénomène. Elle remonte depuis 2000 mais sans toutefois dépasser le seuil de 1,5 enfant par femme. A cette précocité de la faiblesse de la natalité en Russie mais également dans les autres pays du bloc de l’Est, on peut avancer plusieurs pistes : absence d’une politique nataliste véritablement incitative et quasi absence de mouvements migratoires.

 

Source : NTDTV

Journal d’information en anglais du 10 mars 2008 : un exemple de problème causé par l’alcool en Russie. 

 

Deuxièmement, la mortalité est élevée avec une surmortalité masculine marquée : un homme sur trois meurt entre 20 et 60 ans ! Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène dont certains propres à la Russie. Un premier facteur tient à la société russe. Des années 40 jusque dans les années 60, la mortalité recule et l’espérance de vie progresse dans les mêmes proportions que les pays occidentaux. Cette progression s’explique par les progrès de la médecine et leurs diffusions, ce que les spécialistes appellent la transition épidémiologique : vaccinations, généralisation des médicaments, infrastructures. Puis la courbe décroche et suit une pente déclinante (surtout chez les hommes) jusque dans les années 80 alors que les pays occidentaux poursuivent leur lancée. C’est que le gain en espérance de vie de ces derniers ne se fait plus sur les progrès de la science à partir des années 70 mais sur l’amélioration des comportements individuels : des campagnes contre le tabac, l’alcool, la malnutrition (et réduire ainsi les risques de cancers et de maladies cardio-vasculaires), les accidents de la route responsabilisent l’individu en lui faisant prendre conscience des conséquences de ses actes sur sa santé.

Or dans la société soviétique très scientiste, la santé est l’affaire des biologistes et des médecins. Il n’y a pas de place pour l’individu. Lorsqu’en 1985 une campagne anti-alcool est lancée, elle a immédiatement un impact : l’espérance de vie gagne environ 3 ans en l’espace de 2 ans. Mais l’effort n’est pas poursuivit et la crise des années 90 empire les ravages de l’alcoolisme. D’autre part, la population habituée à tout recevoir de l’Etat n’adapte pas son comportement lorsque celui-ci fait défaut.

De plus la politique en matière de santé suit une logique malthusienne : chaque année supplémentaire gagnée coûte chère. Or les dépenses publiques de santé ne représentent que 3,8% du PIB en Russie, contre 15,3% aux Etats-Unis par exemple.

Résultat, l’espérance de vie à la naissance est de 75 ans chez les hommes et 82 ans chez les femmes, en France. Respectivement 75 ans et 81 en Allemagne, 76 et 81 aux Pays-Bas, 70 et 78 en Pologne et  … 61 et 73 en Russie.

Godet croissance démographie et éducation
envoyé par ohersent.

Interview de Michel Godet, économiste, est professeur au Conservatoire national des arts et métiers, titulaire de la chaire de prospective stratégique. Il nous rappelle les enjeux économiques de la démographie dans le cas de la France.

 

Au final, la Russie est le premier pays à rentrer dans cette 3e phase démographique. Alors que la population française a progressé de 45,46 millions d’habitants en 1960 à 56,57 en 1990 puis 61,5 en 2007, elle a progressé en Russie de 119 millions en 1960 à 147,66 millions en 1990 pour reculer à 142,22 millions en 2007 (source INED).

Après une période de baisse de la population, cette perte se réduit tandis que la structure démographique de la Russie redevient favorable : Les moins de 18 ans sont peu nombreux, car nés début des années 90 dans le pire moment de la crise démographique. Et les plus de 60 ans sont peu nombreux également du fait de la surmortalité. Du coup, la part de la population active est très élevée, ce qui offre un avantage apparent à la Russie par rapport au coût des inactifs auxquels font face les pays occidentaux (en 1993, il y avait 771 inactifs pour 1000 actifs. En 2006, ils ne sont plus que 580 pour 1000). Et les responsables Russes pensent qu’une démarche nataliste incitative avec des primes pour le deuxième enfant relancera les naissances tandis que dans le même temps le troisième âge n’est pas un fardeau pour la société.

Pourtant, ce raisonnement est en trompe l’œil car il facile de se confiner à des chiffres instantanés comme le nombre d’enfants par femme une année donnée. En fait, l’appréciation du renouvellement d’une génération se fait une fois que toutes les femmes d’une même classe d’âge sont ménopausées et que l’on peut calculer à posteriori combien d’enfants elles ont engendrés. C’est donc sur un rythme long que se conçoit les variations de la population. Une politique incitative avec des primes augmentent les naissances. Mais des études ont montré que les femmes qui donnent naissance à ces enfants ont précipité la procréation. Par exemple, au lieu de le faire à 25 ans, elles le feront à 22 ans pour toucher la prime. Du coup, plusieurs classes d’âge se retrouvent simultanément à produire un pic de naissances, ce qui gonfle les statistiques. C’est ce qui se passe depuis le début de cette année en Russie. Mais une fois ces naissances lissées sur l’ensemble de la courbe de la descendance finale, cette augmentation est nettement plus faible. Et lissé sur l’ensemble de la population russe, le phénomène est encore plus dérisoire puisque les générations actuelles en âge de procréer sont peu nombreuses au sein de la population russe.

La Russie rentre ainsi dans une autre étape de sa démographie : les enfants nés dans les années 90 étaient peu nombreux ce qui du coup contribuaient à alléger le poids sur les actifs. Mais ils commencent à rentrer dans la tranche de la population en âge de procréer. Donc à fécondité égale, le nombre de naissances va baisser. Tandis qu’une nouvelle tranche de population, celle nombreuse, née après-guerre va peu à peu disparaître, et plutôt rapidement compte tenu de la mortalité russe. Nous avons donc ici un mouvement de fond, une dynamique à l’œuvre qui ne peut être contre carrer que par une politique de longue haleine, une vrai course de fond.

Le vrai enjeu de la démographie est double : changer les conditions socio-économiques qui ne sont pas favorable à la natalité. Et réduire la mortalité. Et les politiques actuelles n’abordent pas en profondeur le problème et selon Anatoli Vichnevski, la population russe continuera structurellement à décroître.

 voir article du Monde 

 

 


 

Source : UNDP Russia (Programme de l’ONU pour le développement)

Reportage en anglais sur l’effet de la prime proposée par le gouvernement pour soutenir la démographie : 10000 dollars pour le deuxième enfant. Elle a un effet immédiat sur la hausse des naissances met ne contrebalancera pas la structure démographique défavorable.

 

La situation de la Russie n’est pas comparable à la nôtre sur bien des points… et pourtant, je vais m’y risquer. Les problèmes de la Russie ont précipité une évolution démographique. Dans nos contrées, l’espérance de vie est élevée certes. Mais toujours pas au point d’être immortel. Et nous rentrerons tôt ou tard dans cette phase de baisse de la population par le simple fait que la génération des baby boomer d’après guerre sont plus nombreux que ce que les générations en âge d’avoir des enfants peuvent espérer procréer. Dit plus simplement, il y aura fatalement plus de décès que de naissances. Cependant, personne n’a dicté que ces phases par lesquelles sont passées la Russie sont inéluctables et prédéterminées. La remontée tendancielle (et non pas ponctuelle) des naissances dans les pays de l’ouest et les progrès continus de la médecine sont des signes encourageants qui permettront le moment venu d’ « encaisser » le choc lors du retournement. A ceci prêt que cette génération nombreuse ne sera pas encore active lorsque cela se produira. Les actifs vont devoir supporter un choc financier important durant cette période : une jeunesse relativement nombreuse, et de nombreux retraités en fin de vie.

http://www.cepremap.ens.fr/depot/opus/OPUS15.pdf

Rappelons qu’en moyenne,  nous dépensons plus en santé la dernière année de notre vie que les années précédentes. Cela va forcément s’en ressentir dans le coût économique et social. Une porte de sortie ? Mais bien sûr : l’immigration. Des personnes directement actives financent le système. Mais la France sauvée par les immigrés est une idée choquante pour une large partie de la population dans un contexte de crise et de chômage de masse. Malheureusement, les démographes et les économistes décrivent un même monde mais pas aux mêmes échelles. Et tant qu’il manque des barreaux à l’échelle, leurs conclusions ne se rejoindront qu’au moment du précipice.

Lun 20 jui 2009 Aucun commentaire