Plus de 25O km à pieds, du Puy en Velay à St Jean du Gard. Une randonnée ? Non. Une odyssée à travers les Cévennes, comme l'a chanté l'un de ses marcheurs illustre : Robert Louis Stevenson.
Source : http://www.chemin-stevenson.org/
Le sentier que suit Ie GR 70 est devenu une légende. Il nourrit des sentiments divers où se mêlent confusément respect, envie, excitation et crainte.
Le respect car lorsque I'on n'est pas un randonneur chevronné la distance et Ie temps nécessaires pour la parcourir provoquent le vertige : près de 250 km pour une douzaine de jours de marche ! La comparaison est rapidement faite : il faut environ deux heures d'autoroute pour franchir la même distance. En pleine civilisation de la voiture où règnent I'obsession de la vitesse et du confort, il y a de quoi être respectueux pour pareille performance. Mais de nos jours, prendre le temps est un luxe. Celui que nous offre le GR 70 a largement de quoi susciter I'envie. Il se présente sous la forme de longues journées durant lesquelles la vie s'écoule doucement, au fil des pas. Prendre le temps de traverser successivement les paysages sauvages et magnifiques du Velay, du Gévaudan de la Lozère est une perspective qui s'annonce à elle seule comme une puissante invitation au voyage. Il est excitant de penser que I'on va bousculer nos habitudes quotidiennes pour vivre des moments différents et intenses. C'est la porte de l'antichambre d'une aventure (certes modeste) qui s'entrouvre devant nous. Piment de I'excitation, se profile aussi la crainte. Celle justement de l'inconnu qui s'annonce, celle de la distance et de I'effort à accomplir. Serons nous à la hauteur ?
Le GR 70, tracé par des hommes, perpétué par l'histoire...
Une légende est un récit fabuleux sur une donnée historique, si I'on se réfère à nos encyclopédistes. Elle naît d'un mélange entre des faits exceptionnels et le temps qu'il faut pour que leur histoire se répande et se déforme jusqu'à prendre des allures mystérieuses et grandioses. Tous les ingrédients sont réunis dans cette randonnée pour lui donner cette dimension. Il s'agit du premier tronçon du chemin de pèlerinage en direction de St Jacques de Compostelle. C'est donc un chemin parcouru depuis des siècles par des milliers de voyageurs. Il porte en lui une puissante résonance mystique et sa célébrité s'étend par delà nos frontières. La ville de départ, le Puy en Velay, recèle des trésors d'architecture médiévale. Il suffit de déambuler quelques heures dans les rues pour comprendre à quel point elle eut un passé riche et rayonna bien plus loin que les terres alentour. Le nombre d'échoppes voûtées qui donnent sur la rue (dans un excellent état de conservation), les fontaines à l'angle des pâtés de maison la quantité et la finesse des sculptures, les portes en bois ouvragé et bien sur les bâtiments religieux en témoignent. Ceux-ci sont nombreux, massifs, décorés avec inventivité notamment grâce à l'utilisation de plusieurs types de roches et sont évidemment installés sur les points dominants. On pense tout de suite à la vertigineuse chapelle d'Aiguilhe juchée sur son suc volcanique de 80 mètres de haut mais aussi à la cathédrale dont la façade polychrome domine une rue que l'on gravit avec effort et humilité. Dans un tel cadre, on se prend facilement à imaginer I'agitation qui a dû régner en des temps révolus plusieurs siècles en arrière.
Le chemin, aux évidentes connotations religieuses, traverse des terres qui ont porté des hommes dont les cultes différents ont parfois conduit à des affrontements sanglants et cruels. Le passage au Pont de Montvert inspire le respect. Ce petit village aux maisons en pierre de taille très soignées est niché en fond de vallée, le long du Tarn. Le pont principal est massif et solide, sa voûte surplombe la rivière d'une dizaine de mètres. On devine à le voir I'importance de son rôle pour le village et son architecture témoigne d'une volonté d'en faire un ouvrage qui dure face aux caprices du puissant Tam. Mais au Pont de Montvert (qui est en fait la réunion des paroisses de Grisac et de Frutgères), la gravité de I'histoire se fait aussi très bien sentir même après plusieurs siècles. En effet, ce village fut un lieu symbolique dans la guerre des Camisards opposant catholiques et protestants au début du XVIIIème siècle. La paroisse vit I'assassinat de l'abbé du Chayla, le 24 juillet 1702, persécuteur qui détenait des prisonniers protestants. Emmenée notamment par Esprit Séguier la révolte fit plusieurs massacres dans la région. Esprit fut bientôt capturé par les troupes du capitaine Poul. Il sera jugé et exécuté au Pont de Montvert. Loin d'être endiguée, la rébellion, devenue la guerre des Camisard durera deux ans.
Le village porte en lui le souvenir de ces faits tragiques. Il y a, dans ces habitations sévères installées le long d'une rivière capricieuse dans une vallée étroite bordée de versants abrupts, une idée de ténacité, de résistance coûte que coûte. Ce n'est pas à Pradelles que I'on dira le contraire. Une plaque commémorative célèbre I'acte de Jehanne la Verdette qui, au cours de la guerre de cent ans, fracassa le crâne du capitaine Chamband préservant la ville de l'occupation.
... court sur des terres anciennes..
Cette volonté d'exister, de durer, de clamer haut et fort son identité sont peut-être héritées des terres sur lesquelles vivent ces hommes. Leur âge est particulièrement vénérable. Nées des entrailles de la terre il y a plusieurs centaines de millions d'année, les roches qui portent les hommes d'aujourd'hui ont subi des températures et des pressions des milliers de fois supérieures à celles que nous subissons. Lentement façonnées par le temps et les forces telluriques elles sont parvenues à la surface où I'atmosphère s'est mise à les raboter. Bousculées par la tectonique elles ont aussi plongé sous la mer pour se napper de sédiments puis, à nouveau émergées, elles furent percées par les cheminées des forges de Vulcain : les volcans. C'est ainsi que l’on traverse les granites paléozoïques et les volcans de point chaud du Velay, les sédiments tertiaires de la haute Loire, les schistes et le gneiss de la Lozère sans oublier le granite du Moût Lozère, avant de voir se profiler au loin le calcaire des causses et la ligne de partage des eaux entre les bassins versants atlantiques et méditerranéens.
C'est un voyage dans le temps à l'échelle géologique. Au fil des pas la structure du sol se révèle parfois comme aux Sarpouleyres près du Puy en Velay où un panorama rappelle, si besoin en était, la nature volcanique de certains secteurs. Les dômes de lave pâteuse de plusieurs centaines de mètres de haut y côtoient les monticules de cendres et d'ejecta des cônes stromboliens. Ces édifices sont recouverts du drap sombre des conifères, ce qui accentue encore la rupture avec la plaine agricole à leurs pieds. Au Goudet, dans un méandre de la Loire, on découvre en descendant du plateau, que l'on marchait sur des orgues basaltiques de trois à quatre mètres de haut recouverts de quelques mètres de sédiments et de terre.
Le peuplement de ces pays est ancien comme en témoigne l'architecture, mais I'utilisation de roches locales contribue aussi à donner une impression de grand âge. La petite église du Monastier sur Gazeille est particulièrement embellie par la variété des roches utilisées et I'harmonie des volumes conçus par les architectes médiévaux. Les toits de lauzes en tas de charge soulignent l’aspect massif et augmentent le mimétisme des constructions humaines avec les chaos rocheux qui surgissent au coin des champs (à proximité de Finiels, par exemple). L'intégration de I'habitat au cadre naturel ambiant peut aller très loin comme en témoigne l'étonnant et magnifique gîte rural semi-troglodytique de Cassagnas. Il est installé sur un versant, dans la forêt adossé à la roche dénudée qu'il exploite comme des murs. Si bien que dans certaines pièces, on a du mal à savoir s'il s'agit d'une caverne ou d'une maison. Ajoutez à cela le panorama d'un point dominant et un accueil chaleureux, l'ensemble ne donne pas précisément envie de partir tôt Ie matin.
...où les paysages contribuent à lui donner son identité...
Chacun possède ses propres raisons de se lancer dans ce périple mais il s'en dégage une atmosphère qui réunit tous les marcheurs. Elle est due aux paysages rencontrés qui font son identité. C'est une alternance de vallées et de plateaux, de forêts et de landes ou terrains agricoles, d'horizons dégagés et de perspectives restreintes, d'ombres et de lumières, de montées de plats et de descentes. Le mont Lozère se présente à ce titre comme un pivot dans la randonnée.
Point culminant il est aussi l'épreuve difficile et fantomatique qui se rapproche au fil des pas. Puis vient le jour où on le gravit. Lentement. La végétation s'éclaircit peu à peu jusqu'à laisser place à la lande. Le sentier d'abord ombragé et escarpé, semble se mettre à courir, libéré et aérien sur ce sol léger et caoutchouteux de montagne. Il est jalonné par les montjoies, ces improbables pierres dressées bretonnantes de granit, qui le tracent en pointillé dans I'atmosphère vers l'horizon. Le chemin parcouru disparaît au loin derrière les croupes sylvestres des collines, tandis qu'il se découvre, vers le sud lumineux et inconnu.
La redescente débute comme à regrets.
La moitié de la distance est franchie et le sommet atteint, la randonnée semait-elle terminée? Non, heureusement le parc des Cévennes est bien trop riche pour se contenter d'être résumé à cette partie du voyage.
Le secteur de Chasserades à lui seul témoigne de cette variété. Après avoir traversé une forêt de bouleaux sur un sentier tortueux, s'ouvre un vertigineux point de vue car le chemin débouche sur un versant brutalement pelé et abrupt. Les roches noires tranchent avec le vert de la Lande. Après la traversée forestière intimiste aux relents mystiques, le cheminement aérien et exposé. La vallée s'offre soudainement aux regards et court disparaître derrière les reliefs. Un tel panorama vaut bien une pause. La roche foliacée qui se délite en grandes dalles offre des fauteuils de balcon tout à fait acceptables pour un moment de contemplation rêveuse.
La descente mène au fond de la vallée où l’on retrouve les sous-bois, le chemin quant à lui se fait plus large. Ca et là des traverses de bois s'extirpent du sol avant de disparaître à nouveau sur des dizaines de mètres comme happées par la terre du chemin. On serait tenté de donner un âge séculaire à cette voie ferrée désaffectée dont il ne reste que quelques pièces, éléments épars de la colonne vertébrale d'un gigantesque dinosaure mécanique. Pourtant il n'aura fallu qu'une cinquantaine d'années à la nature pour I'engloutir. Voilà qui donne à réfléchir sur I'orgueilleuse illusion de pérennité que nous donne notre civilisation technique.
La lumière joue avec les feuilles et atteint le sol par intermittence. De temps en temps, une trouée laisse entrevoir des perspectives qui dépassent le virage prochain. Le vert tendre et transparent de ces feuillages donne à la lumière des teintes émeraude aussi rafraîchissantes qu'apaisantes. L'automne venu, elles retentiront du brame du cerf, chant d'amour insistant du grand cervidé.
… et des allures de sentier initiatique,
Les pèlerins qui empruntaient ce chemin pour se rendre à Compostelle étaient pour la plupart en quête de rédemption. Quand à Stevenson, il fut poussé sur la route par son besoin d’apaiser la torture du temps que fait vivre un amour difficile et contrarié. Que venait-il y chercher sinon un peu de calme dans la tempête de ses sentiments, un peu de sérénité dans son esprit ? Il avait prit soin de mettre un pluriel à « voyage » dans le titre de ce qu'il appelait son « petit livre ». En effectuant ce périple, il est facile d'en comprendre I'importance et la signification.
De la même façon que I'on traverse des paysages de plaines ou plateaux agricoles, les forêts sombres de la bête du Gévaudan où aérées et enchanteresse, de, la Lande aux genêts en fleurs lumineuses, des villages peuplés et dynamiques ou des hameaux retirés ; de la même façon que I'on peine dans les montées ou avance d'un bon pas sur les replats, que l'on s'empresse d'arriver avant la nuit ou s'arête à I'ombre d'un arbre ou sur un belvédère naturel, on traverse des sentiments divers au cours de cette randonnée et on en ressort différent. Cette odyssée homérique en miniature devient un périple intérieur avec ses moments de doute et d'inquiétude mais surtout de bonheur et de satisfaction. Celle au moins d'être arrivé au bout, celle au moins de se sentir vivre encore dans un monde toujours plus artificiel.
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