Mardi 28 juillet 2009 2 28 /07 /2009 10:13

Ca y est, c'est fait. Il n'aura pas fallu 3 mois à la nouvelle équipe en place à la tête du petit Etat scandinave pour déposer officiellement sa candidature. Ce n'est une surprise pour personne. En effet, c'était un argument de campagne de l'alliance des partis de gauche-verts qui a remporté les élections début mai faisant suite à la démission contrainte le 26 janvier 2009 du gouvernement conservateur. Le tout sur fond de crise financière majeur.

Nous avions déjà évoqué ces difficultés traversées par les petits européens à forte croissance (voir article). Or cette candidature pose plusieurs problèmes tant intérieurs qu’au sein de l’Union.

 

Mais avant de rentrer dans le débat, certains lecteurs se poseront une première question toute bête : pourquoi l’Islande ne fait-elle pas partie de l’Union ? En effet, lorsqu’on parle d’élargissement, c’est surtout pour intégrer les pays de l’ancien bloc de l’Est ou des micro-Etats méditerranéens (Malte, Chypre). La non-adhésion des pays développés d’Europe de l’Ouest s’expliquent par des particularités nationales. Pour simplifier, le principe de l’Union Européenne (et de toute union quelle qu’elle soit) est que chacun gagne à cette union tout en acceptant les contraintes nécessaires à la cohérence de cette union. Lorsque les bénéfices retirés sont inférieures aux contraintes, pourquoi rentrer dans cette union ? Les raisons de la Norvège ou de la Suisse sont évidentes. Mais dans le cas de l’Islande ?

C’est que pendant des années, l’insularité et la position géographique au centre de l’Atlantique ne rendait pas l’appartenance de l’Islande à l’Europe comme une évidence pour les habitants depuis l’émancipation du Danemark en 1918. Ce sentiment a été renforcé par les liens étroits tissés avec l’armée américaine à partir de 1951 et l’installation d’une base américaine à Keflavik. Dans le contexte de guerre froide, la position sur la dorsale Atlantique est idéale pour surveiller les allers et venues des sous-marins et autres bâtiments soviétiques basés à Mourmansk, l’immense port militaire donnant sur la mer Arctique. Dépourvue d’armée, l’Islande s’appuyait sur l’armée américaine pour défendre et surveiller son territoire. Exemple révélateur, au début des années 90, le premier ministre aurait déclaré que l’Islande pouvait prétendre rentrer dans l’ALENA (Association de libre échange d’Amérique du Nord) tout autant que dans l’UE. Or la restructuration de l’armée américaine a sacrifié sa base islandaise. De centrale, la position de l’Islande est devenue périphérique. En 2006, le dernier soldat américain quittait le sol islandais.

Comme l’Islande est membre de l’OTAN, celle-ci envoie depuis 2008 des patrouilles à mi-temps pour surveiller l’espace aérien. Et les premiers avions de ce nouveau dispositif sont des mirages français. Le symbole d’un revirement vers le vieux continent.

Un autre aspect, socio-économique explique également la non-appartenance à l’Union. Les Islandais sont très insulaires, plus que les Anglais. Ils ont ainsi cultivé un esprit de pionniers, indépendant voir autarcique issu de leurs ancêtres viking. Une nature dure et hostile, un océan généreux mais dangereux… Il a fallu de l’acharnement et de la volonté pour construire ce pays et forger un peuple qui a connu à plusieurs reprises des décennies de misères et de famines. Bien qu’optimistes de nature, les Islandais sont donc méfiants vis-à-vis de toute entité supranationale qui remet en question leur souveraineté. Et il est un domaine qui cristallise tout à la fois des aspects historiques et économiques, la pêche.

S’il devait y avoir un symbole national, ce serait la morue. Elle sauva bien des vies durant les famines du XVIIe et XVIIIe siècles (voir histoire de l’Islande). Puis en 1973 et 1975 eut lieu les guerres de la morue qui opposèrent l’Islande et la Grande-Bretagne. L’Islande a, par touches successives portée sa zone de pêche exclusive à 200 miles marin et ainsi bloqué l’accès de ces zones aux marins britanniques. La Royal Navy est intervenue pour protéger ses chalutiers. Un accord est intervenu en 1976 mais l’affaire a durablement marqué les esprits. Rentrer dans l’Union Européenne était vu comme la porte ouverte aux yeux avides des grandes puissances et la perte de la maîtrise de ses ressources naturelles. Les contraintes de cette Union étaient donc bien trop fortes sur des bénéfices que les Islandais n’attendent pas ou ne voient pas.

Cette question de la pêche est toujours d’actualité même si son poids économique s’est sensiblement réduit ses 20 dernières années au profit du secteur de l’aluminium et surtout de la finance. La pêche apparait même à nouveau comme l’ultime rempart face à la crise. Et il n’est pas question pour beaucoup d’Islandais de dépendre de Bruxelles pour tout ce qui a trait à la pêche et de laisser des chalutiers étrangers pêcher dans leur zone exclusive. Les négociations s’annoncent serrées sur ce point.

Ainsi le vote en faveur de l’adhésion a été très serré et même au sein de la coalition au pouvoir il n’y a pas de consensus sur ce sujet. Et pourtant de nombreux sondages par le passé ont montré que la population islandaise est plus pro-européenne que ses dirigeants.

 

 

 

Source : France24

Reportage tourné avant les élections. La candidature européenne est un point central des discussions

 

Du côté de l’Europe, les divisions ne manquent pas, sur tous les sujets, celui-là y compris. Les pays nordiques comme la Suède, qui préside actuellement l’Union, soutiennent la candidature. La parenté culturelle joue certainement ainsi que l’appartenance de l’Islande à des organismes et traités européens (AELE, EEE, Zone Schengen).

D’autres sont plus réticents. La France ne veut pas élargir l’Union tant que le traité de Lisbonne ne sera pas entré en vigueur. Les Pays-Bas et la Belgique sont également très réticents. Pour plusieurs d’entre eux, il est difficile d’avoir rejeté la candidature de la Turquie sous le prétexte de l’application de Lisbonne et d’accepter celle de l’Islande.

Et l’opinion verra dans cette adhésion une manœuvre opportuniste des Islandais. Ce qui est un raccourci rapide : la crise a renversé le gouvernement conservateur qui a laissé la place à un une coalition de gauche qui était déjà pro-européenne avant la crise. Il ne s’agit donc pas d’un choix court terme financier mais d’un changement de fond de la politique islandaise.

Après la crise financière, l’Islande a de nouveau besoin de croire, d’avoir un projet. Le projet néo-libéral des conservateurs était un leurre. Une prospérité artificielle fondée sur l’accroissement de la masse monétaire mondiale pris dans une fuite en avant déconnectée de toute économie réelle. L’argent avait cessé d’être un moyen pour devenir le but. A présent il faut se trouver un but sans forcément en avoir les moyens. En tout état de cause, l’entrée de l’Islande n’est pas pour tout de suite. Il faut une ratification du parlement islandais et des institutions européennes faisant suite à des négociations sur les points litigieux. L’Islande ne rentrera pas avant 2012.

Par Guilhem Turgis - Publié dans : Géopolitique - Communauté : Economie et société
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