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Lancement d’un missile balistique longue portée début avril (sensée mettre en orbite un satellite "diffusant des chants patriotiques »), essai nucléaire le 25 mai, lancement de 7
missiles le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine. L’agenda 2009 de la Corée du Nord est plutôt chargé. A première vue, le dernier Etat stalinien du monde mène un combat d’arrière-garde
teinté de paranoïa. Les médias occidentaux avancent la folie du régime, les sud-coréens oscillent entre l’exaspération, la crainte et l’indifférence, les Japonais sont inquiets et les Chinois
embarrassés. L’ONU avait préalablement adopté les résolutions 1695 et 1718 prévoyant l'embargo de tout matériel permettant la mise au point de fusée et d'armes
nucléaires. Ces différentes réactions ne sont pas seulement conséquences des agissements du régime de PyongYang. Elles sont au cœur de sa stratégie. Et pour comprendre cette
stratégie, il faut connaître le contexte interne, la position des pays voisins et l'engrenage qui en découle.
Derrière toute manœuvre militaire se cache une stratégie diplomatique. Et celle de la Corée du Nord dépend d’une histoire singulière conséquence de la guerre de Corée de 1950 et du tournant de la chute du bloc soviétique de 1991 ainsi que d’une situation interne désastreuse poussant le régime dans des extrémités.
Cette guerre va laisser de lourdes traces du fait de la violence des combats, d'atrocités commises de part et d'autres et des combats fratricides entre Coréens. Suite au cessez-le-feu entre les belligérants, les troupes américaines stationnent en permanence dans la partie sud et une des frontières les plus hermétiques au monde se met en place. D’autant plus hermétique qu’aucun traité de paix n’a été signé et que seul un cessez-le feu a mis fin à la guerre.
Le régime nord-coréen va peu à peu dériver puis se figer dans une dictature stalinienne oppressante comparable à la Roumanie de Ceaucescu. Répression politique, surveillance permanente de la population jusqu'à l'échelon individuel, économie autarcique sensée garantir l'indépendance.
LA COREE DU SUD : ENTRE INTEGRATION REGIONALE ET VOLONTE DE REUNIFICATION
Le sud de la péninsule connait une forte croissance économique depuis les années 80. C’est un Nouveau Pays Industrialisé (NPI) possédant une économie capitaliste intégrée actrice de la mondialisation. Ce développement n’aurait pu être possible sans l’aide et la présence militaire américaine suite à la guerre de Corée. C’est pourquoi la diplomatie sud-coréenne est toujours très liée aux Etats-Unis.
Cependant, au cours des années 90 et 2000, l’économie sud-coréenne s’est de plus en plus intégrée à ses puissants voisins : le Japon et la Chine. Ce faisant, les anciens équilibres de bloc se dissolvent : La Chine communiste reconnait la Corée du Sud et des relations diplomatiques sont nouées en 1992 malgré les protestations de PyongYang. En 2005, la Chine devient la première destination des exportations sud-coréenne et inversement la Corée du Sud devient cette même année le deuxième fournisseur de la Chine après le Japon (source Wikipedia). En conséquence, du fait de cette interdépendance économique, la Corée du Nord ne peut plus s’appuyer sur le soutien inconditionnel de la Chine face à la Corée du Sud.
Sur le plan politique, la Corée du Sud est une démocratie présidentielle depuis 1987 et la Corée du Nord est un thème important de toute élection au sud. Et en tant que Coréens, derrière toute négociation à propos de leurs cousins du Nord pointe l’idée de réunification. Cette idée ressurgit lors des périodes de réchauffement comme en 2000 :
Le président Kim Dae-Jung élu en 1997, lance la politique de la main tendu dite sunshine policy (rayon de soleil) et se rend à Pyongyang en 2000. Il débloque une aide alimentaire et financière au profit du nord et lance une coopération économique qui se limite au développement de la zone d’activité de Kaesong en Corée du Nord, premier pas vers une réunification. Bien qu’il reçoive le prix Nobel de la paix, son action est très critiquée car sans contrepartie réelle exigée du Nord. Le changement d’administration américaine puis l’élection en 2008 du conservateur Lee Myung-bak va assombrir les relations inter-coréennes.
Ainsi, même si chaque Coréen est attaché à l’idée de réunification, elle reste un lointain objectif et non une stratégie politique : Outre les
difficiles relations avec la Corée du Nord, les difficultés lors de la réunification allemande ont refroidi les ardeurs. Nul homme politique ne s’engage aujourd’hui sur ce point. Plus
encore, la nouvelle génération de Coréens a toujours connu les deux Corées et semble indifférente à leurs énigmatiques voisins et n’est pas prête à payer les errements de l’Histoire.
Sur le plan militaire, le budget s’est fortement accru, grâce au développement économique. 670000 soldats actifs, 4.5 millions de réservistes, équipements américains derniers cris, un budget qui a atteint environ 22 milliards de dollars en 2006 (14.5 milliards en 2003) ! L’armée sud-coréenne actuelle n’a rien à voir avec ce qu’elle était lors du déclenchement de la guerre de Corée. Une telle armée sert tout à la fois à dissuader la Corée du Nord qu’à terme, assurer l’indépendance diplomatique du pays vis-à-vis des Etats-Unis.
Seule, la Corée du Nord ne peut plus suivre une telle course à l’armement. L’arme nucléaire est aussi pour une part une dissuasion face à cette montée en puissance.
D’autres thèmes attirent par ailleurs l’attention des sud-coréens : les difficultés économiques actuelles, les scandales de corruption, les soubresauts nationalistes qui opposent Corée et Japon sur la souveraineté de l’archipel des îles Dokdo en Mer du Japon. Les relations américano-coréennes étaient également tendues sous Bush et les Coréens ressentent la présence militaire américaine comme une occupation. Là encore, la diplomatie nord-coréenne ne marque pas de points : elle aurait en effet pu utiliser ces thèmes de politique intérieur pour fédérer les mécontentements sud-coréens comme elle l’avait fait dans les années 90. Mais dans un contexte de crispation, l’opinion publique sud-coréenne reste hostile, surtout après les derniers essais et lancements perçus comme insultants.
Par conséquent, puissance économique et militaire confirmée, la Corée du Sud est perçue comme d’autant plus menaçante par la Corée du Nord que sa direction très conservatrice est héritière
de la période des dictateurs anti-communistes qui ont suivi la guerre de Corée.
LA CHINE : UN AGACEMENT CROISSANT DU PETIT FRERE
Depuis la politique de l’ouverture de 1979, la Chine s’est lancée dans une course effrénée à l’intégration économique au monde capitaliste la menant à son statut actuel d'atelier du monde. Dotée d’une immense réserve de devises fortes, elle est devenue dépendante commercialement et financièrement des Etats-Unis. Cependant, son jeu diplomatique ne suit pas cette intégration économique. Profitant des interstices laissées par la diplomatie américaine, la Chine fournit de l’armement et devient un partenaire incontournable de certaines régions du monde : Pakistan, Iran, Asie centrale, Birmanie, Syrie, Lybie, Corée du Nord, la Chine aborde les pays pointés du doigt par l’ONU. Dans un but géopolitique d’affirmation face à la suprématie américaine et dans un but purement économique d’approvisionnement en matière première.
C’est dans ce contexte que s’aborde la relation avec la Corée du Nord. L’entente des deux peuples unis dans le combat face à l’impérialisme américain n’est plus d’actualité pour la Chine pragmatique actuelle. Et la Corée du Nord est un allié de plus en plus embarrassant. Une dictature nationaliste birmane dotée de pétrole qui menace sa population mais pas ses voisins pose moins de soucis à la Chine que le frère communiste porté à bout de bras.
La Chine est membre de l’AIEA et également signataire du Traité de Non Prolifération. Dans ce contexte, elle valide elle aussi les sanctions votées contre la Corée du Nord. Dans le passé, la Chine tout comme la Russie a toujours joué de son poids dans l’organisation pour limiter la portée de ces sanctions. Mais les derniers évènements ont particulièrement déplu à la Chine qui ne va pas risquer de froisser les Etats-Unis et la Corée du Sud auxquelles elle est désormais très liée.
Sur un plan purement géopolitique, la Chine a acquis un statut qui l’oblige à une maturité dans ses rapports aux autres. De pays dominé, elle est passée à celui de pays dominant et son champ d’action ne se limite plus à ses seules frontières : elle est présente activement jusqu’en Afrique et même en Amérique du Sud. L’importance de la Corée du Nord en est d’autant réduite. Ainsi lorsque la Chine fonde avec la Russie l’Organisation de Shanghai chargée au départ d’aplanir les problèmes de frontières puis par extension d’aborder des problèmes de sécurité internationale en contrepoids des Etats-Unis, la Corée du Nord n’est pas invitée à en faire partie.
LA RUSSIE : EN MARGE MAIS TOUJOURS INFLUENTE
L’union Soviétique fut l’autre alliée de la Corée du Nord pendant la guerre. Son effondrement et son remplacement par la Russie ne se traduit pas par un soutien indéfectible. En prise à une grave crise économique dans les années 90 et jusqu’en 2001, la Russie se replie sur son pré carré et recentre son attention sur l’ouest face à l’avancée de l’OTAN et sur la Chine, important voisin et client, au sein du traité de Shanghai. Pour autant, la Corée du Nord n’est pas sans intérêt pour la proche et cependant lointaine Russie de Poutine. C’est une monnaie d’échange dans les négociations face aux Etats-Unis sur d’autres théâtres d’opération. Mais rien de plus.
LE JAPON : SUBIT SON PASSE ET REDOUTE L'AVENIR
La politique internationale du Japon est dans une position délicate.
Les Coréens n’oublient pas les exactions japonaises pendant la longue occupation du pays et le moindre geste nationaliste est très mal perçu par les Coréens (de 1905 à 1945, Le Japon a occupé et exploité brutalement la Corée, réprimé la culture coréenne) ainsi que par les Chinois (Le Japon ne s’est par exemple jamais excusé pour le massacre de Nankin de 1931). Les relations entre le Japon et la Corée du Sud ne sont ainsi pas aussi bonne que leurs relations économiques et leur appartenance au même camp feraient croire. C’est là une division au sein du camp s’opposant de front à la Corée du Nord.
Bridée par une constitution imposée par les Etats-Unis à la fin de la deuxième guerre mondiale (interdiction d’effectuer des opérations militaires autres que défensives), son influence passe par d’autres canaux que militaire. La puissance économique des années 80 a permis d’assurer une zone d’influence qui se traduit par ce que les économistes appellent la zone Yen par comparaison à la zone Mark en Europe. Mais elle ne dépasse pas le stade de l’économie. Qui plus est, cette économie s’affaiblit dans les années 90 suite à l’éclatement de la bulle immobilière. Et la zone d’influence économique du Japon est menacée par la montée en puissance de la Chine.
Le Japon se sent donc très vulnérable et dépendant des Etats-Unis face à la Corée du Nord. C’est d’ailleurs le Japon et non la Corée du Sud qui a convoqué
la réunion extraordinaire du conseil de sécurité après le tir du 5 avril.
ETATS-UNIS : APPROCHE EVOLUTIVE D’UNE SUPERPUISSANCE CHANCELANTE
La diplomatie américaine a toujours été capable de se réorienter en fonction des contextes politiques et stratégiques. C’est ainsi que les inflexions majeurs sont calquées sur les grands tournants de l’Histoire planétaire avec une remarquable capacité d’adaptation. Ce qui ne veut pas dire, soit dit en passant, que les résultats de l’action politique sont à la hauteur de sa diplomatie. Ainsi, premier tournant, la chute du bloc soviétique, deuxième tournant, les attentats de 2001 et troisième tournant que nous vivons actuellement, l’élection d’Obama.
Lors du premier tournant, les Etats-Unis deviennent la superpuissance mondiale, tant économique que militaire. Elle pousse son avantage et intègre d’anciens pays du bloc de l’est dans l’OTAN, réduisant d’autant la sphère d’influence d’une Russie en pleine crise. A cette époque les pays encore communistes sont perçus comme des résidus d’une époque révolue qui s’effondreront d’eux même. Il suffit simplement d’attendre sans risquer de confrontations directes. D’autre part, inutile d’irriter trop la Chine et la Russie en se précipitant. C’est pourquoi lorsque la famine sévit en Corée du Nord les Etats-Unis pensent que le fruit est mûr. Mais pour éviter un effondrement chaotique d’un régime sur la voie de l’arme atomique, ils privilégient le changement en douceur avec rencontres bilatérales et aide économique. L’administration Clinton est alors au diapason de la position sud-coréenne, à savoir la sunshine policy.
Puis les attentas du World Trade Center coincident à peu prêt avec l’élection de Georges W Bush. La nouvelle équipe veut combattre le terrorisme et les pays qui le financent. Avec une emphase qui tient plus de la prédication que de la "real-politic", un axe du mal est identifié et combattu : Irak, mais aussi Iran et Corée du Nord. Ceux qui ne retournent pas leur veste (Libye, Syrie) se retrouvent en ligne de mire. Ainsi, la sunshine policy est sévèrement remise en cause par la direction républicaine : ce sont des subventions données à un Etat voyou lui permettant de survivre. Dés lors, la politique américaine refuse tout compromis à la table de négociation. Le régime de Pyongyang doit cesser son programme nucléaire et réintégrer le Traité de Non Prolifération sans les contreparties exigées par les Nord-Coréens. La situation est bloquée et la Corée s’enfonce à nouveau. Curieux paradoxe maintes fois vérifié, tout pays s’acharnant à l’autosuffisance finit par être dépendant de l’aide des autres. Ainsi, le blocus étrangle la Corée du Nord. Pour elle, l’administration Bush veut faire chuter le régime sous couvert de critiques de son programme nucléaire. Poursuivre le programme, c’est prendre le risque d’une escalade. Y renoncer, c’est devenir vulnérable et perdre la face avec un risque d’effondrement. Ne trouvant pas de porte de sortie honorable, la Corée du Nord opte pour le premier choix et effectue son premier essai en 2006. Cependant, elle sait que les risques d’interventions militaires sont quasi inexistants. Empêtrée en Irak et en Afghanistan, l’armée américaine devient un fardeau budgétaire intenable. La crise financière termine le travail. Et dans une situation économique difficile, les américains élisent le démocrate Barack Obama à la présidence.
La nouvelle administration se désengage de l’Irak et d’autres régions du globe. Même en Corée du Sud, un plan de réorganisation est dans les cartons en vue de réduire les troupes et de les regrouper près de Séoul. La politique américaine va se concentrer sur ses problèmes internes. Et même si une politique isolationniste est à exclure, l’interventionnisme de ces dernières années va laisser place à une approche plus consensuelle, peut-être plus multilatérale, selon les vœux même du président.
Obama a tendu la main vers l’Iran lors d’un discours sur Voice of America à leur adresse (voir video). Et se disait favorable à la reprise du dialogue. Pourquoi pas nous ? Ont pu se dire les dirigeants nord-coréens. Mais alors que l’Iran a une politique offensive de leadership régional soutenue par les revenus pétroliers et gaziers, la Corée du Nord est strictement défensive et sans revenus. Pour être encore plus claire, l’Iran sans la bombe atomique est plus dangereuse que la Corée avec. La Corée du Nord est donc tentée de s’immiscer de force dans l’agenda chargé d’Obama à travers la médiatisation de ses bruits de bottes et ainsi rester une priorité à traiter. Lancer des fusées le jour de la fête nationale américaine est en tout cas significatif des efforts déployés pour attirer l’attention. Reste la grande interrogation pour Pyongyang : aprés ce coup de force, quelle va être la réaction d'Obama ?| Février 2012 | ||||||||||
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