Lundi 30 mars 2009
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La crise économique et financière actuelle est certes bien mondiale,
mais ne frappe pas indifférémment chaque pays. Les politiques menées ces 10 à 20 dernières années ont une influence directe sur la capacité de résistance et parfois aussi sur la genèse de la
crise.
Si les analystes simplifient la mondialisation économique en un village global où les liens de causalité et de responsabilité se brouillent, ils occultent la réalité bien tangible de pays aux
stratégies économiques différentes. Ces stratégies s'inscrivent dans un contexte de compétition entre territoires et ce, à toutes les échelles, de la commune jusqu'au pays, voir même au
continent.
L'Europe s'appuie sur quelques grosses puissances : Allemagne, Grande-Bretagne, France, Italie. Et dans une moindre mesure, l'Espagne ou la Suède. Leur importance n'est pas seulement économique
mais historique. Ces puissances se sont opposées durant les siècles passés et leur structuration économique en découle : la culture de l'indépendance économique, pour ne pas dire de l'autarcie pour
de courtes périodes, alliée à un volontarisme étatique fort a permis au cours du XIXe siècle l'émergence d'une économie variée et intégrée. La politique coloniale et les guerres mondiales ont
renforcé l'idée d'une zone d'influence contrôlée par la puissance. A l'intérieur de cette zone, le tissu économique doit répondre à tous les besoins : armement, énergie, sidérurgie, textile,
automobile, agroalimentaire, aéronautique, matières premières, ... tout secteur est stratégique et contribue à la course à la puissance.
Le traité de Rome et la naissance de la Communauté Européenne constitue un premier coup de butoir dans cette organisation nationaliste de l'économie. La période dite des 30 glorieuses qui
accompagne cette intégration européenne réduit l'importance des anciennes colonies et pousse à la coopération des grands secteurs. Nous sommes à l'heure des superstructures : par exemple, le
programme Airbus est issu des anciens concurrents (voir même anciens ennemis pendant les guerres) Aerospatial, British Aerospace et l'allemand DASA. L'ouverture progressive des barrières douanières
permet la naissance de compagnies transnationales capables de concurrencer les firmes américaines.
A la même époque, les Etats du Benelux participent à la construction de la future Union Européenne mais ils dépendent économiquement de leurs puissants voisins. Quand à l'Irlande, l'Islande, la
Finlande et tous ces autres états ne dépassant pas 10 millions d'habitants, ils se débattent avec les problèmes de sous-développement : marchés trop étroits, sous-investissements, mono-industrie
dépendant d'une matière première (filière bois en Finlande, pêche en Islande).
La crise des années 70 et surtout les années 80 vont sensiblement redistribuées les cartes. C'est le deuxième coup de butoir contre l'économie nationaliste. Des secteurs se bâtissent et se
conçoivent à l'échelle mondiale. Le textile, l'électronique puis l'informatique sont investis par les pays émergents asiatiques s'appuyant sur de faibles coûts de main d'oeuvre et une grand
capacité d'adaptation.
En Europe, ce changement d'environnement va changer les rapports de forces. Les grandes puissances, tels des paquebots changeant de cap, se débattent avec les problèmes structurels issus de leur
passé : industrie minière en fin de vie, électronique grand publique en crise, textile moribond, sidérurgie en surcapacité, industrie d'équipement habituée à leurs marchés protégés et découvrant la
concurrence. Des secteurs entiers disparaissent.
Les grands pays indutrialisés tentent de garder des positions fortes dans tous les secteurs, car tous sont porteurs d'enjeux économiques et politiques liés à l'histoire du pays. Ainsi, le textile,
la sidérurgie, l'automobile, la chimie, le bâtiment, occupent une part importante de l'économie de la France, de l'Allemagne, du Japon, des Etats-Unis, ... . Ces différents secteurs sont
interdépendant et aujourd'hui encore forment ensemble une structure économique cohérente. Difficile de mettre une croix dessus malgré la crise qu'ils traversent.
A l'inverse certains petits états profitent d'un contexte qui leur est favorable. N'ayant pas de tradition industrielle, ils n'ont pas à subir cette sinistrose. Ils définissent les bases
structurelles nécessaires à leur croissance : simplifications administratives, formations professionnelles, investissements dans les atouts du pays.
Source : Dessous des cartes
Documentaire datant de 1998. L'exemple de l'Irlande, "tigre celtique".
Leur petite taille était un frein au développement (petit marché), il devient un atout (capacité d'adaptation) :
- Le Danemark ne dispose pas d'industrie textile ou automobile importante. Mais il s'est notamment spécialisé dans la pharmacie, les bio-technologies et l'électronique de pointe.
Source : OCDE - http://www.ladocumentationfrancaise.fr
- L'Islande utilise la géothermie pour produire l'électricité la moins chère du monde et accueille de grandes fonderies d'aluminium trés énergivores. Par ailleurs
l'industrie de la pêche est industrialisée.
- L'Irlande avec ses faibles salaires et charges sociales attire l'industrie informatique : Dell, Apple, IBM, SAP entre autres.
Source : OCDE - http://www.ladocumentationfrancaise.fr
- La Finlande aprés une crise en 1990-1992 repense son système éducatif et de recherche. Ainsi, Nokia, entreprise de papier diversifiée dans les
téléviseurs et les téléphones est au bord de la faillite et repense son développement. C'est aujourd'hui le pays investissant le plus en Recherche et Développement au monde (3,4% du
PIB).
- Le Portugal profite, dans les années 80 et 90, d'une main d'oeuvre à bas coût et de son appartenance à L'Union pour attirer des industries légères et automobile. A l'opposé des autres, le
Portugal ne poursuit pas sa lancée durant la décennie 2000.
En conséquence, les industries spécialisées de ces pays ne se satisfont évidemment pas du marché intérieur. Elles sont entièrement tournées vers l'exportation. C'est ce qui a fait leur force durant
les années de croissance. Trés spécialisées, dotées d'une grande capacité d'adaptation (elle-même pour partie conséquence de la taille du pays), bénéficiant de politiques volontaristes des
gouvernements, elles ont tirées la croissance de ces pays.
Source : FMI - http://www.robert-schuman.eu
Dans la décennie 2000, ces pays connaissent une forte croissance. Les médias les citent en exemple. Pour la réforme de l'administration, de l'éducation, de la
solidité économique, du chômage, on ne jure que par les modèles irlandais, finlandais ou danois.
A ceci prêt que leur réussite est directement liée à leur taille. Et à mesure que leur croissance se faisait plus éclatante, leur dépendance envers les exportations et des secteurs spécifiques les
amenaient vers des logiques mono-industrielles que, d'une part, de grands pays ne peuvent pas adopter et qui, d'autres part, sont dangereuses.
Autre facteur de fragilité, ces secteurs d'activité en forte croissance sont gourmands en capitaux. Et ces besoins dépassent les capacités des entreprises locales, à quelques exceptions prêt
(Ryanair, Nokia, Bang & Olufsen). Ainsi, ce sont surtout les multinationales qui ont porté ce dynamisme. Et les échanges internationaux de ces pays sont pour une bonne part des échanges entre
les usines d'un même groupe. Le pouvoir de décision reste, quand à lui, à Londres, Frankfort, Tokyo, Paris ou New York.
Derrière les fortes croissances de ces pays, se cachaient en fait l'accroissement des activités des multinationales. Or celles-ci sont prêtes à changer leur fusil d'épaule à la moindre opportunité,
ce qui vient de se produire avec la délocalisation d'une partie des activités de Dell d'Irlande vers la Pologne.
Dell, qui représente 5% des exportations d'Irlande, délocalise sa production d'Irlande vers la Pologne :
http://www.france24.com/fr/20090220-reporters-site-phare-dell-partira-pologne-delocalisation-limerick-lodz-crise-economique-chomage
Conséquence, par ailleurs, de l'afflux de capitaux durant les années fastes, un emballement de la finance et de l'immobilier dans beaucoup de ces pays. Année aprés
année, l'argent injecté va proportionellement moins aux investissements directs (les usines, laboratoires ...) et plus dans l'immobilier et la finance dont les rendements à court terme sont bien
plus intéressants dans ce contexte. Une bulle spéculative se met en place et va accroître artificiellement la richesse du pays. Le crédit est facile, à faible taux, ce qui facilite la consommation
au détriment de l'épargne. Ce phénomène affecte surtout l'Irlande et l'Islande.
Trés affectée par la crise financière, avec une chute de 10% du PIB prévue en 2009, l'Islande dispose de sa propre monnaie et n'est donc pas protégée par
l'euro... et la population se voit bien rejoindre l'Union.
Ainsi, la croissance des années précédentes était le symbole d'un essor des petits pays et d'un rééquilibrage des forces entre les puissances de premier plan et
celles de second plan. L'Irlande, le Danemark, l'Islande, la Finlande (etc ...) ont trouvé leur place dans la division internationale du travail.
Toutefois, le modèle de cette croissance porte en elle ses limites :
- Déséquilibres macro-économiques criant : La chute de l'épargne signifie que les investissements et même la consommation du pays ne sont pas financés par l'épargne du pays mais par l'apport de
liquidités de pays émetteurs : Russie, Chine, OPEP, Japon, Taiwan, ... D'année en année ce déséquilibre est allé croissant. Et lorsque le pays n'est pas dans la zone euro mais dispose de sa propre
monnaie (Danemark, Islande), il est seul à encaisser un rééquilibrage des comptes courants. La crise financière actuelle, au-delà des scandales de tel homme d'affaire ou telle banque, est d'abord
un rééquilibrage brutal entre zones émettrices de liquidités et pays consommateurs.
Source : OCDE - http://www.ladocumentationfrancaise.fr
- Vulnérabilité aux exportations : Le pays est dépendant d'un environnement sur lequel il a peu de prise. L'effondrement des importations américaines et la chute
du dollar perturbent fortement les exportations sans qu'aucune politique nationale ne puisse vraiment agir.
- Mono-industrie : La chute d'un secteur ne sera pas contrebalancé par l'émergence d'un autre. Et le risque est bien là : L'industrie informatique est trés
versatile. Les délocalisations sont d'autant plus aisées que le marché est mondial. Il en va de même avec les téléphones.
- Il faut néanmoins nuancer. Ces pays sont trés différents entre eux de part leurs Histoires, leurs sociétés et leurs politiques. En conséquence, ils affrontent différemment la
crise.
Dans la crise actuelle, la spécialisation des petits pays les rend plus vulnérables à la chute de la demande mondiale. Et leur marge de maneuvre est à la hauteur de leur taille. Ils en sont réduit
à subir et attendre les plans de relance décidés par les Grands Etats. Et une fois les Etats-Unis, l'Allemagne, l'Asie à nouveau sur les rails, ils espèrent relancer leurs exportations. Se
faisant, ils comptent sur la perpétuation de l'équilibre (ou plutôt du déséquilibre) dont ils ont joui ces 20 dernières années. Or un des enjeux de cette crise inédite est la redéfinition des
rêgles et du fonctionnement du capitalisme actuel et la réduction des déséquilibres. Un tel changement, qu'il soit décidé lors des réunions par les dirigeants ou induits par le système ne
manquerait pas de remettre en cause leur propre modèle de croissance. Et devant une telle éventualité, les hommes politiques et décideurs sont dans le flou. Quelque soit la taille du pays. A moins
de repenser la problématique à une autre échelle, celle de l'Europe. Aprés une décennie d'eurosepticisme, il est peut-être temps de remettre L'Union au coeur des politiques économiques.
Par geograv
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Publié dans : Géopolitique
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