Dimanche 11 mai 2008 7 11 /05 /Mai /2008 16:45

Pas d’actualité dans les média sans un encart alarmiste sur la montée du prix du pétrole. Les explications évoquées sont inlassablement les mêmes : une conjonction d’éléments long terme et de phénomènes conjoncturels. Je ne vais pas avancer ici les éléments évoqués partout ailleurs : la Chine, les biocarburants, les réserves limitées, les conflits régionaux menaçant des lieux de productions (Nigéria, Iran, Venezuela, crise financière de l’immobilier incitant à reporter les actifs vers les valeurs refuges que sont les matières premières), les cyclones, les pics de consommation dus à l’hiver, l’OPEP. Tout cela, vous le savez déjà en suivant les actualités télévisées. Pour ceux qui veulent une piqure de rappel, voici l’excellente émission C dans l’Air de France5.

 

 


C'est dans l'air > Pétrole : le 3e choc 1/4

 

 

 

 

 

 

Et à priori, autant d’éléments suffisent à tout expliquer. Finalement, de bêtes histoires d’offres et de demandes. A ceci prêt que l’or noir n’est pas le saucisson et qu’on ne peut se contenter d’une simple équation économique.

Il existe en effet des causes géopolitiques qui remontent à plusieurs dizaines d’années. Précisément aux premiers chocs pétroliers.

1974-1979 : L’argent des premiers krach

A cette époque, le cartel de l’OPEP fait grimper les prix en coupant le robinet. Officiellement, pour des raisons politiques en représaille contre Israel (Guerre du Kippour 1974) et suite à la révolution iranienne (1979). L’autre interprétation, c’est que les pays producteurs voulaient leur part du gâteau de la période dorée des 30 glorieuses. Dorée pour l’occident et le Japon. Car tout ce qu’on demande aux producteurs de matières premières, c’est d’assurer l’approvisionnement des pays développés à des prix modiques. Et les deux krachs pétroliers sont l’occasion d’une redistribution des richesses. Les dollars affluent chez les producteurs. On pourrait voir un parallèle avec la situation actuelle. Il n’en est pourtant rien. La gestion de cet argent est catastrophique : l’argent revient dans les caisses de grandes banques européennes. Ces dernières s’empressent de prêter cet argent aux producteurs à des taux élevés.  Les investissements sont hazardeux, en dépit du bon sens et souvent dans un contexte nationaliste, populiste et dans des économies plus ou moins socialisées : comprendre par là que l’investissement n’est pas allé à l’éducation, la santé, les infrastructures mais dans des industries lourdes crées ex-nihilo à prix d’or et sans débouchés réels et que surtout, l’essentiel des dépenses sont allées à l’armement.

Conséquence : au milieu des années 80, les petites monarchies pétrolières sont riches (Quatar, Koweit, Emirats Arabes Unis, Oman, Arabie Saoudite, Libye) mais les producteurs peuplés (donc avec d’important problèmes structurels de sous-développement : Algérie, Nigéria, Venezuela, Indonésie, Irak, Iran, Mexique) sont très endettés.

 

 


1976 : « On n’a pas de pétrole, mais on a des idées. » La hausse du pétrole c’est aussi une remise en cause des gaspillages de la société de consommation de masse issue des 30 Glorieuses

 

 

 

 

 

1986 : le contre-krach

 

Autre conséquence, la flambée des prix a obligé les pays consommateurs à réduire leur consommation, faire des économies d’énergie, développer le nucléaire dans le cas notamment de la France, et pour revenir au pétrole, diversifier leurs approvisionnements. Du coup, la consommation s’effondre sous le double coup des politiques énergétiques et de la fin des années de forte croissance. Et la part des pays de l’OPEP dans la production mondiale se réduit. Les pays producteurs se retrouvent pris à la gorge. Pour maintenir les prix, il faut réajuster l’offre à la baisse. Mais les pays endettés sont tentés d’augmenter leur production pour accroître leurs revenus. L’Arabie Saoudite réduit la sienne pour faire tampon jusqu’à ce qu’en 1986, elle change de politique.

 

Le partenariat stratégique USA- Arabie

 

Le partenariat n’est pas né dans les années 80. Il date de l’après guerre mais s’est renforcé sous l’administration Reagan puis Bush père. En gros, c’est un échange protection contre approvisionnement régulier en pétrole. Pourquoi ce renforcement ? Les deux parties y avaient intérêt :

 

 


Journal de France2 en 1987. La guerre Iran Irak menace l'approvisionnement pétrolier et justifie la militarisation du Golfe Persique.


Du côté des Etats-Unis, il y a des raisons économiques (forte inflation au début des années 80 en partie due à la flambée des cours concomitant à un dollar sur-évalué qui perturbe les marchés financiers…tiens donc, ça ne vous rappelle rien ?) et stratégiques : nous sommes encore en période de guerre froide et le moyen-orient, déjà intrinsèquement inflammable depuis plus de 2000 ans, est également un terrain de confrontation des blocs même si la complexité régionale échappe quelque peu aux deux protagonistes. Il est impératif pour les Etats-Unis de contrôler les ressources pétrolières de la zone. C’est d’autant plus le cas que l’Irak et l’Iran, deux importants producteurs de pétrole s’affrontent de 1980 à 1988 dans une guerre fratricide. Par ailleurs, la hausse des cours a aussi rempli les poches d’un des premiers exportateurs de pétrole au monde, l’Union Soviétique. L’ennemi qui possède des milliards de dollars de réserve et les utilisent dans la partie d’échec stratégique qu’est la guerre froide, voilà une ironie de l’Histoire qui ne fait pas rire l’administration américaine. 

 

 


Le dessous des cartes. La géo-stratégie de la dynastie des Saoud. (Analyse datant de 2000). Prise entre son rôle moteur dans le monde musulman (notamment les talibans) et son alliance avec les Etats-Unis. Jusqu'à quand ?

Du côté de l’Arabie Saoudite, certes les krach ont encore accrus les revenus mais comme nous l’avons dit, l’Arabie Saoudite est le producteur qui a le plus réduit sa production pour soutenir les cours tandis que d’autres producteurs ne jouaient pas le jeu et pompaient allègrement pour profiter à court terme des cours. Ainsi la part de l’Arabie s’est réduite dans la production mondiale de pétrole au profit de pays non OPEP. Autre élément, la part du pétrole dans l’ensemble des énergies s’est réduite du fait des politiques énergétiques (économies d’énergie, nucléaire, …). Plus grave encore, les pétrodollars qui affluent au moyen-orient permettent à certains pays de moderniser leurs armées et de prétendre à une hégémonie régionale : c’est une des causes du conflit Iran-Irak. S’en est trop pour l’Arabie Saoudite qui en 1986 ouvre les vannes et fait s’effondrer les cours. Elle peu d’autant plus se le permettre que le coût de l’extraction pétrolière en Arabie est le plus faible du monde (1 à 2 $ le baril). Ainsi, même à 15 $ le baril, l’Arabie gagne de l’argent, ce qui est loin d’être le cas de tout le monde.  

 


Emission France2 d’Ardisson. Très instructif mais attention au côté sensationnaliste.


1986-2000 : les racines du mal ?

Voir aussi cet article

Il s’en suit une période de stabilité qui dure jusqu’à la fin des années 90. La guerre du Golfe de 1991 est l’occasion de montrer la solidité de cette alliance qui semble profiter aux deux parties. En réalité, cette stabilité imposée au reste du monde nourrit des effets pervers dont nous ressentons aujourd’hui pleinement les effets :

Alors que les économies d’énergie étaient cruciales dans les années 80, elles sont délaissées par les politiques. Ainsi, les constructeurs automobiles investissaient dans l’électrique, les français en tête. Mais sans soutien actif des Etats et sans une infrastructure adaptée, les projets font long feu. Aux Etats-Unis, où les taxes pétrolières sont inexistantes, le règne du tout automobile se poursuit.

La consommation de pétrole repart, d’autant que les Etats-Unis connaissent une expansion économique forte à partir de 1993.

L’inflation atteint des niveaux historiquement bas, pas seulement du fait des faibles cours du pétrole. Les autres matières premières suivent le mouvement, et grâce au développement industrielle de l’Asie, les produits de consommation courante sont produits en masse à faible coût. Les pays développés profitent ainsi d’une désinflation importée.

Les yeux sont alors tournés vers la « nouvelle économie » d’internet et des télécoms. De considérables richesses se créent sur la base de cette mondialisation numérique. Et se faisant attire d’énormes capitaux. Le pétrole est vu comme une vieille industrie poussiéreuse dépassée. Pour gagner, il faut aller dans internet, en Chine, en Inde. La stabilité des prix du pétrole facilite l’expansion de l’économie mondiale mais n’attire pas les investisseurs cherchant de plus en plus d’importantes plus values court terme.

Du coup, les prix du pétrole s’effondrent en 1998-2000 (également sous l’effet de la crise financière asiatique de 1997). L’éclatement de la bulle internet remet les pendules à l’heure mais n’arrête pas le mouvement de fond qui se reporte sur l’industrie asiatique, la finance et … l’immobilier (on passe d’une bulle à une autre : les financiers bullent et les travailleurs trinquent). Après 2001, la consommation augmente fortement, surtout aux Etats-Unis et en Asie.

Cette croissance économique a pourtant besoin de carburant. Et tout au long de ces années, jusqu'au début des années 2000, les capacités excédentaires de production, notamment d’Arabie Saoudite, permettent d’y faire face. (voir cours sur wikipedia).

Par ailleurs, au sein même de l’industrie pétrolière, la période de cours faible se répercute dans les investissements. Les compagnies pétrolières fusionnent pour réduire leurs coûts (Total +Elf+PetroFina, Exxon+Mobile, …) et/ou se diversifient dans la chimie voir la pharmacie (Sanofi a été longtemps une filiale d’Elf). A l'opposé, il n’y a plus beaucoup d’investissements en exploration. D’autant que tous les nouveaux champs potentiellement intéressants coûtent chers à la production. Beaucoup trop pour un baril à 20$. L’OPEP reprend ainsi peu à peu les manettes. L'Arabie Saoudite change donc de position.

  


Oil, Smoke & Mirrors

VOSTFR. Quand aura lieu le pic, c'est à dire le maximum de production à partir duqel l'offre ne pourra pas suivre la demande ? Et quelles conséquences géopolitique ? Un tableau alarmiste.

A partir de 11 septembre 2001, la politique étrangère, donc pétrolière, des Etats-Unis change radicalement. Le statut-quo prend fin. Et le contrôle du pétrole Irakien par l'invasion est un moyen de faire contre-poids à la dépendance stratégique des Etats-Unis envers l'Arabie Saoudite. Nous connaissons tous la suite.

Modification du rapport de force des producteurs

   

 Durant cette même période, les rapports entre intervenants changent : il y a les multinationales (ExxonMobile, BP, Shell, Total, Texaco, mais aussi de nouveaux acteurs : Petrochina, Repsol, Petrobras) les Etats producteurs, et les compagnies pétrolières nationales (CPN) de ces Etats lorsqu’elles existent.

Ces dernières sont nées le plus souvent du premier krach. Les Etats cherchent à capter le plus possible des revenus et développent leurs propres filière pétrolière intégrant même le raffinage. Seulement, extraire du pétrole, ce n’est pas qu’une affaire de financier spéculateurs occidentaux. Il s’agit aussi d’un corps de métier et de technologie à maîtriser. Pour l’Etat, il y a trois possibilités :

-         La multinationale s’occuppe de tout. Le pays n’a rien à investire mais en retour perçoit très peu. Ce sont ces contracts qui sont remis en cause.

-         Le pays à travers une compagnie nationale investis dans ses propres champs. Et soustraite la partie technique à des entreprises étrangères (Technip, Schneider, …). C’est un mode assez répandu mais cela demande que le pays prenne les risques de l’exploitation à savoir investir sur des infrastructures avant que les puits ne rapportent.

-         Le pays dispose de la maîtrise technique. Dans ce cas il construit sa filière intégrée. Ce cas ne concerne que des grands pays : Brésil, Chine, Arabie Saoudite, Mexique.

C’est ainsi que ce sont constituées les compagnies nationalisées, constituant le bras armé du pouvoir politique : Petrobras au Brésil, Aramco en Arabie Saoudite, Sonatrach en Algérie, PDVSA au Vénézuela, Pemex au Mexique. Ces compagnies étaient en mauvaises postures dans les années 80 : infrastructures obsolètes, exploration quasi-inexistante, lourdeurs administratives, collusion avec l’appareil d’Etat. Elles sont de retour : la hausse des prix du pétrole leur ont permis de se moderniser et aujourd’hui, elles contrôlent la majorité des réserves mondiales.

Cependant l’Etat ne peut pas complètement se passer des multinationales. Et pas simplement pour des questions technologiques. Sauf cas particulier du Venezuela et de la Bolivie(cas de la Bolivie avec Shell), il n’y a pas nationalisation mais renégociation à des conditions plus favorables au pays producteur. Mais avant d’exploiter un gisement, il faut le découvrir.


Publicité pour une entreprise pétrolière. Une qualité cinéma, un mélange de haute technologie et de stéréotype du pays d'accueil. Pas de chocs des civilisations dans la communication : tous sont souriant dans un respect mutuel des cultures et de l'environnement. No comment.


Et l’exploration demande d’énormes investissements avec des risques importants. C’est toujours pour une bonne part les multinationales qui s’en charge. Lorsque la multinationale ou plutôt le groupement ( les risques sont mutualisés et les multinationales possèdent des participations dans chaque concession et le plus souvent la compagnie nationale possède une part minoritaire) découvre un gisement, il est logique qu’une part lui revienne.

Du point de vue des multinationales, l’horizon s’assombrit même si les bénéfices sont record. les réserves historiques à faible coût d’extraction leur échappe au profit des compagnies nationales ou bien sont renégociées : elles cherchaient à faire porter par le pays le risque dans un contexte difficile. Les pays producteurs pris à la gorge à l’époque n’étaient pas en position de force pour contester et ne percevaient qu’une faible part des revenus.

Les renégociations rognent leurs marges mais surtout, grêvent leurs réserves. Et l’avenir d’une entreprise du secteur repose sur ses réserves. Et chaque nouveau gisement est long et coûteux à découvrir et mettre en exploitation.

à voir aussi excellent article du monde diplomatique.

 

  

 

 

 

Et maintenant ?

 


Le Dessous des cartes sur la perspective 2030 

 

 


Comme le faisait remarquer Henry Kessinger au Roi Fadh, « Le pétrole n’a rien à voir avec les Arabes ». Traduction : si le pétrole a de la valeur, c’est parceque les occidentaux le consomment et si on sait l’extraire, c’est parceque les ingénieurs et compagnies américaines ont développé la technologie nécessaire. Le fait que le pétrole soit concentré au Moyen-orient est un pur hazard géologique qui encombre bien une géopolitique régionale déjà bien chargée.

Cela traduit une vision égocentrique du monde et surtout dépassée :
Aujourd’hui, les pays occidentaux n’ont plus le monopole de la consommation. Quand à la technologie, certains pays producteurs et de poids lourds économiques mondiaux se l’ont approprié. Le marché de l’or noir n’est ainsi pas régit seulement par l’offre et la demande. Ces 30 dernières années le montre. Il est au contraire très politique et est inscris dans toutes les crises géopolitiques et de civilization que nous avons traversées et que nous devrons prochainement affronter.

 

 

Par geograv - Publié dans : Géopolitique
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